Archive mensuelle de mai 2010

Couleurs du temps

 

- deux « suites » offertes à Slimane -

*

couleursdutemps52802642p.jpg
peinture de Slimane – © Slimane Ould Mahan

Je voudrais tant
descendre du livre,
des mots,

pour aller me loger
dans la corbeille des rencontres,
des regards et des visages épars
qui vivent de peu
mais caressent d’un espoir toujours renouvelé
les couleurs du temps
comme pour prendre
un bol de flamme vive ou de respiration

avant que de retourner
dans leur solitude,

chacun chez soi,
ou deux par deux,

avant que de retourner
dans l’anonymat
des affaires quotidiennes
prises dans le filet des heures
et du silence qui secrètement,

par en dessous,

maintient
toute chose…

J’aimerais tant
livrer
tout mon être
au chant qui enchante de ses mots et de son vol mélodieux
toute chose,
ce qu’on voudrait toucher du doigt
comme on invente des formes et des couleurs,
comme les replis d’un conte épais de cris
et de pleurs et de joies
et de toutes ces cabrioles qui défieraient,

parmi les vagues multiformes du temps,

toute uniformité,
toute immobilité
de l’âme…

*

commentpasserlafrontire48380738.jpg

peinture de Slimane – © Slimane Ould Mehan

 

Comment passer la frontière
depuis les mots d’avant,
les pas d’hier,
les jarres connues par cœur,
par le toucher et par le poids,
et qu’on apprend à remplir
depuis qu’on est enfant,

jusqu’aux lendemains situés

de l’autre côté du temps,
jusqu’aux mots qu’on accouche
comme on fabrique une échelle
pour passer sur l’autre rive ?

Comment passer la frontière
depuis ces choses-ci
jusqu’à ces choses-là peut-être identiques
aux premières

mais qui nous semblent
pourtant si lointaines
tant que nous ne les avons pas encore
touchées
du doigt,
du pied,
du cœur fragile mais têtu
comme un âne
qui se laisse ballotter,
alourdir par les soucis du passé
et les peurs du lendemain ?

Mais il chante ce coeur,
à qui veut l’entendre,

et son chant fabrique des mélopées,
des psaumes ouverts
sur la nostalgie du futur
imprégnant déjà le présent,
épaissi d’un passé rafraîchi…

Il chante
et bois le suc
d’un ciel jaune orangé
qu’on dirait presque
venu rien que pour lui…

Comment passer
d’un bord à l’autre

jusqu’au cœur du cœur

qui se trouve en filigrane
de tout ce qui va
sans que les yeux puissent suivre ?

Bernard Perroy

**

(pour connaître davantage l’oeuvre de Slimane : voir dans la catégorie “Albums photos” ainsi que l’accès à son site parmi la liste des Liens)

*

 

sur un poème de François Cheng…

 

 

Image de prévisualisation YouTube

À la table d’écriture… de Christian Bobin

 

Lire,

écrire,

approcher du feu

qui couve silencieusement,

 .

princesse d’aube

d’or fin

ou d’enfance,

 .

d’épopées

et de doutes

accueillis

simplement…

 .

Traduire,

non parce qu’il le faut,

mais parce que les mots

nous y engagent

à l’excès

dans cette région du coeur

qui s’est laissée séduire ainsi

au fil de sa propre

existence…

 .

Retranscrire si possible la vie

et ses degrés d’amour,

ses maladresses,

ses désirs,

 .

et cette lumière filtrée

à l’aune de nos âmes

 

qui à la fois baigne

et respecte nos pas…

 .

  Bernard Perroy                                   

(poème né après avoir écouté Christian Bobin) 

*

Image de prévisualisation YouTube

Désert 1

 

La vérité du désert, c’est le silence

Sylvie Acatos

1copiedep1000322.jpg

Désert du Néguev – © Bernard Perroy

 .

Sur la page à venir

ta marche

parmi les pierres

et la poussière

chante déjà

à l’encre de tes pas

 .

et du silence offert…

 .

p1000314.jpg

Désert du Néguev – © Bernard Perroy

.

Chante à la nuit,

à la flamme,

aux prochains jours

de silence

ou de pluie…

 .

Chante

à l’oreille

de ton coeur…

 .

Chante

à perte de vue

vers ce qui toujours

te précède…

 .

Chante

à ce que tu découvres

sous tes pas,

 .

à ce qui te mène

vers où tu ne sais pas...

 .

*

 

 .

Tu cherches la note

et sans doute avec la note,

 .

l’amour

le monde,

l’enfance,

 .

l’homme

et sa seconde enfance

dans le vieillard,

assis chez toi,

 .

et tout ce

qui te parle

d’absence,

de présence,

 .

de fontaine éblouies

et d’eau vive,

.

d’oasis et de paix

 .

Tu cherches la note

à retranscrire

sur la page à venir…

 .

*

Tu cherches

et tu notes,

.

tu écris comme tu marches,

comme tu parles,

 .

et tu chantes

.

Tu ne sais pas toujours

dire

le paysage,

 .

ses ombres pierreuses,

ses roches coiffées de soleil,

 .

ses lointains

et ses proches,

 .

la brûlure du corps

et du coeur…

 .

Le paysage ici

déploie son paradoxe,

 .

il fait remonter en toi

tant de choses

en même temps

 .

qu’il vient te taire…

 .

1copiedep10003791.jpg

Désert du Néguev - © Bernard Perroy

 .

*

Ta vie

entière

est paysage

 .

et tu marches,

tu cherches

et tu sais

déjà

.

que tu ne

t’arrêteras

jamais…

 .

Bernard Perroy

.

*

Désert 2

Le désert, c’est aussi l’écoute, l’extrême écoute.

Edmond Jabès

1copiedep1000309.jpg

Désert du Néguev – © Bernard Perroy

 .

L’espérance des hommes

affûte le temps,

toute chose comptée,

notre espace intérieur,

sur l’établi de l’éternité…

 .

*

p1000284.jpg

 Désert du Néguev – © Bernard Perroy

 .

En tout lieu

les mêmes réjouissances,

les mêmes fatigues, et ce pourquoi

nous restons si souvent

 .

sans voix…

 .

*

Les mots eux-mêmes

ne sont l’affaire

que d’un instant,

 .

mots nomades des lieux

et des temps…

 .

*

Désert 2 dans AU FIL DU TEMPS... 6 1copiedep1000285

Désert du Néguev – © Bernard Perroy

 .

Un seul regard

sur le rythme lent de la marche

peut éclairer

d’un jour nouveau

ce que nous avions cru

peut-être tant

savoir…

 .

*

Céder

à la tentation du bleu,

.

Hauts royaumes du silence…

*


L’eau de tes yeux…


à René Guy Cadou, i.m., 
et à Hélène,

Tu ne fais pas semblant

et l’eau de tes yeux sait bien mieux

que ceux de ton âge

comme est grand le contenu, tout l’or

d’un instant,

comme il faut savoir attraper la joie, dis-tu,

qui se devine et se dit

même en pleine tourmente…

.

Ton coeur s’ouvre sur des mots d’allégresse

malgré la mort qui te taquine

à chaque instant.
.
Les eaux du fleuve 
apaisent tes pas

comme la fleur fragile de l’amitié

dont s’abreuve l’éclat de ta voix

qui passe par-dessus les années

pour nous parler sans masque.

 .

Bernard Perroy

*

Image de prévisualisation YouTube

 

 

 

Une seule voix…

*

Pourquoi la mer

s’en va-telle parfois

de sa grosse voix

mugir ailleurs

comme s’il fallait

qu’elle se nourrisse de départs ?

.

Pourquoi la part en soi

qui flambe et naît

à chaque seconde

n’a-t-elle pas

pour tout le monde

la même voix ?

.

Pourquoi dans l’océan des voix

certains s’opposent

tandis que d’autres

entendent l’harmonie

qui perle au fil

des retrouvailles ?

.
Un peu de danse

et quelques notes

suffisent parfois

pour que s’unisse le monde

en un seul choeur

aux mille voix…

.

Bernard Perroy

1copiedep1000234001.jpgFr. Zacharie à Hébron – © B. Perroy

*

Tournée française
de « Une seule voix » en mai 2006 :

Image de prévisualisation YouTube

Nava Téhila :

Image de prévisualisation YouTube

(Fr Zacharie, catholique, fut le directeur musical d’un CD du groupe de musiciens juifs : « Nava Téhila ». Pour en savoir plus : article de B. Perroy dans « Feu et Lumière » n°280 – février 2009 /www.NavaTehila.org)

*

Cahier d’enfant… Andrée Chédid

Dans le « coeur du coeur », qu’y a-t-il ?

Il suffit d’aller chercher dans un cahier d’écolier…

 

Image de prévisualisation YouTube

*

Par la bouche des enfants… René Char

 

René Char ?

Initiatique, hermétique, énigmatique ? à s’en faire plein de tics !?

Et si les enfants savaient mieux le « dire » que personne d’autre ?

Dans le flot qui sort de leur bouche, tout, curieusement, se simplifie.

Un chant, et se laisser bercer…

Fenêtres sonores, voix chantantes et profondes, à la fois si fragiles et assurées, au fil des mots, au fil de l’eau qui vient submerger les mots pour en faire des galets chantants…

 

Image de prévisualisation YouTube

 

Notes perlées… de Sr Tsegué-Maryam Guébrou

Un curieux mélange de mélancolie et de gaité

de Bernard Perroy

 .

(© article de Bernard Perroy paru dans la revue Feu et Lumière n° 294, mai 2010)

.

Retirée dans un monastère de Jérusalem, Sr Tsegué-Maryam vient des hauts plateaux de l’Éthiopie où elle naquit en 1923… L’album “Piano Solo” reflète le génie de cette pianiste qui apprit le piano en Suisse alors que cet instrument était quasi inconnu dans son pays.

 .

En dépit de son âge, Tsegué-Maryam rayonne. Sa vie ne fut pas “un long fleuve tranquille” ! Une “errance” que l’on retrouvera d’une certaine manière dans ses compositions.

 

Parcours nomade

Elle est née d’un père qui fut l’un des fidèles diplomates de l’empereur Hailé Sélassié. Dès l’âge de 6 ans, avec sa sœur Senedou, elle s’envole en Suisse dans un pensionnat. À 10 ans, elle rentre en Éthiopie, mais en 1936, lorsque Mussolini occupe le pays, la famille Guébrou est déportée en Italie. Après la défaite italienne de 1941, elle s’installe en Égypte : « Au Caire, je jouais quatre heures de violon par jour et cinq heures de piano l’après-midi, sous la houlette d’Alexander Kontorowicz, un violoniste polonais. » En 1944, elle revient en Éthiopie : « L’empereur Sélassié fut très généreux. J’ai joué plusieurs fois au palais. » Mais elle va tourner le dos au protestantisme de son père, se convertit à l’orthodoxie et décide de se retirer du monde. Elle abandonne alors son prénom de naissance, Yèwèbdar, pour devenir Sr Tsegué-Maryam. Entrée nonne en 1948, mais de santé fragile, elle va renoncer à la rigueur du monastère éthiopien pour enseigner dans un orphelinat. Elle parle plus de six langues (anglais, allemand, italien, hébreu, amharique, guèze) et sera interprète durant 5 ans au secrétariat de l’Église orthodoxe éthiopienne, à Jérusalem. « Je me suis définitivement installée à Jérusalem en 1984 et je n’ai pas bougé depuis ! » Dans le monastère où elle se trouve désormais, elle joue du piano tous les matins « sauf le dimanche ! »

emahoytsegumaryamgubrou.jpg

.

Habitée et bouleversante

Le CD Piano Solo est une merveille (1). Il rassemble des œuvres anciennes ou plus récentes. En effet, entre 1962 et 1973, elle enregistre quatre albums devenus rarissimes. Sa musique est du “jamais entendu”. Comment définir cette œuvre fulgurante qui vient transpercer notre cœur ? Les compositions de Sr Tsegué-Maryam évoquent par moments, dans une couleur éthiopienne, les saynètes d’Erik Satie ou curieusement le jazz d’un Thelonious Monk ou d’un Bille Evans qui joua longtemps avec Miles Davis. Nous ne savons pas toujours où l’on va, dans ces mélodies égrenées comme des gouttes de pluies… « Frêle, habitée et bouleversante, la musique de Tsegué-Maryam Guébrou se nimbe d’une mélancolique gaieté » écrit Florent Mazzoleni (2). Doux mélange qui reflète à la fois l’errance – comme nous le notions plus haut – et une volonté d’airain de la part d’une femme qui aurait pu se contenter d’être la descendante d’une grande famille de lettrés, mais qui fut pianiste, compositrice, religieuse…

 

cdpianistethiopienne1b.jpg

 .

Aspiration au large

Dans cet album, Piano Solo, se trouvent réunis 16 morceaux dont l’un, “Mother’s love” (L’amour de ma mère), est composé à la mémoire de Kassaye Yelemtou, sa « très chère mère ». D’autres son dédiés à son père, à son frère mort durant la guerre contre l’Italie. Un autre est intitulé “The Song of the Sea (La chant de la mer) qu’elle commente elle-même, montrant combien sa vie d’errante l’entraîne à cette aspiration “au large” : « Écoutez… ses vagues vous emportent pour un voyage au loin… » Des pièces sont dédiées à Jésus, en son Agonie ou sur le Golgotha. Elle commente encore : « Il est mort pour que nous puissions vivre éternellement dans son Glorieux Royaume. »

 .

Image de prévisualisation YouTube

.

Notes :
(1) C’est le vingt et unième volume de la série “Éthiopiques” créée par l’ethnomusicologue Francis Falcetto : ÉTHIOPIA SONG, Emahoy Tsegué-Maryam Guébrou – Piano Solo – Buda Musique
(2) Article dans “Le Monde 2” de mai 2007. Voyageur, journaliste, photographe. écrit sur les musiques populaires, l’Afrique et le Sud des Etats-Unis.

.

(© article de Bernard Perroy paru dans la revue Feu et Lumière n° 294, mai 2010)

 

12



Les polars de Morize |
La SOURCE de CARISA |
houdaprintemps |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Cavru et son patrimoine bât...
| NIMPORTNAWAK
| un homme